Wednesday, February 10, 2010

Amoureux des Barbies, on vous a démasqué!


Pour les psychiatres, Barbie est un fantasme d'adulte mais pas de petites filles

Si Playmobil fait l'unanimité auprès des parents, ce n'est pas le cas de Barbie, la plus célèbre des poupées, qui a fêté ses 50 ans en 2009 et s'est retrouvée, cette année encore, parmi les cadeaux les plus offerts aux petites filles pour Noël. Avec ses mensurations improbables - soit 95-45-82 à l'échelle humaine -, Barbie est accusée de fausser l'image de la femme et d'encourager notamment l'anorexie. Dans l'Hexagone, de plus en plus de mamans répugnent à l'offrir à leurs filles.

Avec 3 millions de poupées vendues par an en France sur une cible de... 3 millions de petites filles âgées de 2 à 9 ans, le fabricant Mattel n'est pourtant pas encore aux abois. "80 % de l'offre Barbie et ses accessoires, château, voiture, chevaux... est renouvelé chaque année", explique Arnaud Roland-Gosselin, directeur marketing de Mattel France.

De quoi entretenir l'intérêt des petites consommatrices, qui possèdent, chacune, une moyenne de douze poupées. Dernière excentricité marketing en date, la sortie, pour les fêtes de fin d'année, d'une Barbie chaussée par le créateur Christian Louboutin : 115 euros le modèle avec ses escarpins à semelle rouge.

En 2009, Barbie aura été à l'honneur : les plus grands créateurs lui ont consacré un défilé en février lors de la semaine de la mode à New York, un livre-coffret luxueux retraçant sa saga a été édité chez Assouline et les studios Universal ont annoncé qu'elle allait bientôt être l'héroïne d'une superproduction hollywoodienne. Pour autant, la poupée n'a pas fêté son cinquantième anniversaire en toute sérénité.


Dans un brûlot intitulé Toy-Monster : the Big Bad World of Mattel ("Jouet-Monstre : le grand méchant monde de Mattel") et publié aux Etats-Unis chez Wiley-Blackwell, le journaliste et essayiste américain Jerry Oppenheimer écorne sérieusement le mythe. Auteur de la biographie non autorisée de Bill et Hillary Clinton, Jerry Oppenheimer présente dans son ouvrage le père de Barbie, Jack Ryan, comme un pervers sexuel. Pour l'essayiste, Barbie serait l'incarnation du fantasme ultime de son inventeur : une call-girl de luxe, à la taille ultrafine, aux seins en obus et au visage enfantin. De quoi effrayer encore davantage les mamans ?

"Certes, celui qui a conçu la Barbie n'avait pas une once de féminisme : il a projeté l'image d'un objet sexuel, d'après un prototype américain à la Jane Mansfield, estime Gisèle George, pédopsychiatre, auteur de La Confiance en soi de votre enfant (Odile Jacob, 2008, 227 p., 7,50 euros). En revanche, on ne peut pas donner à Barbie un pouvoir qu'elle n'a pas : une poupée ne peut pas influer sur l'orientation sexuelle, professionnelle, ou quoi que ce soit d'autre..."

Pouvoir d'anticipation

Un point de vue que partage Claude Halmos, psychanalyste et écrivain. "Il est devenu courant d'accuser les objets : la violence serait de la faute de la télé, l'anorexie, celle de Barbie... mais on oublie l'essentiel : la construction psychique d'un enfant dépend des adultes qui l'entourent." Selon la psychanalyste, "une petite fille conçoit la féminité à travers ce que sa mère ressent et vit pour elle-même, et à travers la façon dont son père ou un compagnon masculin considère sa mère".

Les enfants ne voient pas le jouet au premier degré, comme les adultes, assure pour sa part Patrice Huerre, chef du service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital d'Antony (Hauts-de-Seine) et auteur de Place au jeu : jouer pour apprendre à vivre (Nathan, 144 pages, 14,95 euros). "Les enfants ne sont pas empêchés de rêver par la forme d'un objet, la preuve : d'un caillou, ils font un bolide", précise Patrice Huerre.

En revanche, certains jouets, en rupture avec leur époque, peuvent, selon le psychiatre, avoir un pouvoir d'anticipation, comme la littérature de fiction. "Barbie, ce fantasme d'adulte, anticipe sur la révolution sexuelle, Mai 68, la contraception, et l'émancipation des femmes..., estime-t-il. Elle est entrée en résonance avec une attente implicite des enfants, qui sont ensuite devenus les adolescents des années 1968".

Le médecin a coorganisé cette année au Musée des arts décoratifs de Paris une exposition intitulée "Quand je serai grand, je serai..." Dans ce cadre, il avait été demandé à 600 enfants de dire ce qu'ils aimeraient faire plus tard, et de désigner les jouets symbolisant le mieux leurs aspirations. On y trouvait en bonne place la fameuse Barbie.

(Le Monde, 28/12/09)

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